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Entretien avec Leon Dai, réalisateur de Je ne peux pas vivre sans toi

Asiexpo : La question du choix du noir et blanc vous a déjà été souvent posée. Vous l’expliquez par l’envie de concentrer l’attention du spectateur sur l’histoire et niez ce qui peut être interprété comme une recherche esthétique. Cependant je trouve que le résultat est très caractéristique et même d’un effet décoratif. Etait-ce un effet voulu ?
Leon Dai : Ce film, je le destine aux classes moyennes. Parce que je pense que ce sont elles qui ont le pouvoir de changer certaines choses dans la société. Pour essayer de faire en sorte que telles histoires arrivent moins souvent. La classe moyenne, en tout cas la classe moyenne à Taïwan, sort aussi d’un monde de saleté ou d’un monde de désordre dans lequel se trouve encore le père de la petite fille. Je pensais que si j’avais utilisé la couleur pour montrer ces endroits très sales dans lesquels est tournée la plupart des plans du film, si j’avais montré ça avec de belles couleurs, peut être y aurait-il eu une réaction de rejet de la part d’un certain nombre de spectateurs que je voulais justement atteindre. J’avais peur qu’en montrant ce même film en couleurs beaucoup de spectateurs auraient un jugement sur l’histoire en disant : « Ah, il veut nous montrer encore des choses un peu dégoûtantes qui ne nous concernent pas » et je voulais éviter ça. Ce que je voulais c’est que les gens se rendent compte que ce qu’ils croient n’est jamais aussi certain qu’ils le pensent.
A vrai dire je crois que ce n’est pas du noir et blanc, c’est plutôt du gris. J’ai trouvé que finalement ce noir et blanc devenu gris convenait le plus pour raconter cette histoire. Et justement je n’ai pas voulu que la beauté du noir et blanc des anciennes photographies soit évoquée. J’espère que les spectateurs oublient l’esthétique pour voir et pour ressentir et pour juger ce film. Avec le choix du gris je voulais être le plus neutre possible.

Asiexpo : Et pourtant l’affiche est conçue avec beaucoup de fraicheur et de couleurs…
L.D. L’affiche taïwanaise est en couleur mais elle n’est pas la même que la française. J’accepte que les distributeurs, que ce soit à Taïwan ou en France choisissent de la faire en couleur parce que le but est quand même de faire rentrer les gens dans les salles et ce n’est pas moi qui l’ai choisie mais je ne suis pas contre. On m’a raconté une anecdote. Lors des annonces du film à la télévision taïwanaise ça faisait tellement longtemps qu’on ne voyait plus d’images en noir et blanc que de nombreuses personnes se levaient pour régler leur téléviseur, croyant qu’il s’agissait d’un problème technique de réception ou d’antenne (rires).

Asiexpo : A-t-il été facile de promouvoir un tel film auprès du public taïwanais ?
L.D. Tout ce que je peux dire c’est que ça faisait longtemps que la sortie d’un film n’avait pas provoqué autant de réactions pendant une longue période. Toutes ces discussions et échanges ont fait que même le président de la République et le Ministre de l’intérieur sont montés au créneau et ont déclaré que tous les fonctionnaires devaient aller voir le film et que la plupart des ministères devait faire au moins une réunion pour discuter du contenu de ce film. Donc c’est bien que le film ait été remarqué. Après cette prise de position du Président, tous les fonctionnaires et militaires de Taïwan ont vu le film et ont réfléchi sur le but de leur travail de fonctionnaires, ce que c’est qu’être un fonctionnaire et ce qu’ils peuvent ou ne peuvent pas faire.

Asiexpo : Etait-ce le but du film ? Etait-ce une critique à cet état ou plutôt donner une image objective et réaliste d’un fait divers ?
L.D. J’ai toujours espéré que le cinéma ne soit pas seulement un divertissement. C’est ce que j’ai toujours souhaité faire : à la fois divertir, pourquoi pas, c’est tout à fait normal de se divertir, mais aussi si possible de faire se questionner les gens. Je pense aussi au rapport entre le cinéma et la société. Je veux que le cinéma ait sa place dans la société. Au moins pour ce film je n’ai pas raté mon objectif. Bien sûr je suis content que mon film ait provoqué autant de réflexions. Je pense qu’elles auraient eu lieu même sans le film mais elles auraient été plus diversifiées et moins confrontées en tout cas. Effectivement c’est bien que mon film puisse provoquer autant de discussions sur ce sujet au même moment.

Asiexpo. Pourtant le budget était très limité. C’est à cause d’un sujet trop peu conventionnel ?
L.D. : Les personnes qui investissent dans le cinéma pour le tournage d’un film à Taïwan souhaitent gagner de l’argent rapidement. Et effectivement personne ne pensait qu’on pouvait avoir un certain succès qui puisse permettre de gagner de l’argent facilement sur un fait divers. Parce que le soir on allume la télévision et on a cent histoires comme celle du film. Et effectivement au cours des dernières années aucun des films sortis à Taiwan ne se rapprochaient de ce film. Donc, même les gens du cinéma à Taïwan n’étaient pas en mesure de deviner que ce film aurait un certain succès.

Asiexpo: C’est un film assez inhabituel pour le cinéma taïwanais. De quelle façon vous inscrivez-vous dans cette Nouvelle « Nouvelle Vague » Taïwanaise ?
L.D. : Je pense que les gens considèrent que mon film s’inscrit bien dans l’histoire et dans la tradition du cinéma taïwanais depuis au moins trente ans, finalement parce qu’évoquer la vie des êtres humains, d’une part la vie de deux personnes de la même famille, d’un père et sa fille et d’autre part la vie des gens dans la société est finalement quelque chose de quand même assez récurrent dans le cinéma taïwanais. Certes ce film est quelque part nouveau, mais la plupart des personnes considèrent qu’il s’inscrit totalement dans la lignée de films taïwanais des vingt ou trente dernières années. C’est probablement le film qui a eu le plus grand succès à Taïwan l’an dernier puisqu’au Festival Golden Horse il a gagné plusieurs prix, donc ça a attiré l’attention de beaucoup de monde du monde chinois, y compris en Chine, et ce film y a eu une influence, parce qu’en Chine peut être encore plus qu’à Taiwan si on fait un film c’est surtout pour gagner de l’argent le plus possible et le plus rapidement possible. De nombreuses personnes en Chine ont dit que justement il fallait essayer de découvrir autre chose, qu’il n’y a pas que l’argent dans la vie, et que c’était bien d’essayer de retourner un peu à la source du cinéma, c’est à dire peut être divertir les gens, les émouvoir mais aussi essayer de donner moins d’importance à l’argent dans l’immédiat, doter le cinéma d’une autre qualité. Je pense que les gens se sont rendus compte aussi avec ce film qu’un film n’est pas uniquement un film et un réalisateur mais que ça peut aussi être un film et la société, un film et l’histoire d’un pays, pas uniquement un nom et une histoire.

Asiexpo: Les minorités taïwanaises seront-elles le sujet de vos futurs projets ?
L.D. : Je pense que la question des minorités, des différentes composantes de la population taïwanaise ne peut pas être exclue d’un film qui parle de Taïwan. Mais je ne pense pas que j'en ferai le sujet principal d’un film. Ceci dépend du film, de l’histoire, mais c’est un sujet qu’on ne peut pas éviter totalement parce qu'il fait partie de l’histoire taïwanaise.

Asiexpo: La mise en scène a-t-elle été beaucoup influencée par l’approche du scénariste Chen Wen-pin, qui est aussi l’acteur principal ?
L.D. : En principe je pense bien à l’avance à ce que je souhaite pour chaque scène. En ce qui concerne l’acteur principal, comme vous le savez, c’était un acteur non professionnel donc il avait pas mal d’avis sur tout parce qu’il avait envie de bien faire les choses, donc souvent il avait envie d’en rajouter. J’étais donc obligé d’être assez ferme, pour ne pas dire dur, avec lui, ce qui fait qu’en fin de compte, face à la camera il était beaucoup moins confiant en lui, et c'est exactement ce que je recherchais.

Asiexpo : Et en ce qui concerne votre expérience dans le cinéma documentaire ?
L.D. : Je ne pense pas que mon expérience dans les films documentaires m’ait beaucoup aidé pour ce film. Je pense que pour un film de fiction, pour celui-là, le plus important c’est comment se passent les choses, comment on monte les scènes ou comment on les coupe et après comment on les rassemble. Pour moi ça c’est le plus important pour qu’un film de fiction soit le plus réussi. Dans ce cadre-là mon expérience du documentaire n’a pas été décisive. Par exemple au début du tournage l’acteur principal avait envie de boiter, de faire comme s’il avait un pied très abimé et était dans un état très pitoyable. J’ai évidemment refusé parce que je trouve que ce monsieur n’est pas du tout pitoyable, c’est un homme simple, qui encore une fois ne fait pas partie des classes moyennes mais qui se bat pour sa petite fille. Il n’a absolument pas besoin d’être pitoyable. Et à la fin du tournage je lui ai quand même présenté mes excuses parce que j’étais assez dur avec lui.


Paris, 22 octobre 2010
Alexandra Bobolina
Photos : Héliotrope Films
Remerciements à Leon Dai et à Audrey Tazière
Auteur
Alexandra Bobolina
Date
14/01/2011