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19e Festival International du Film de Singapour (Partie 1)
C'était en 1987, à une époque où le cinéma singapourien ne produisait rien et où la censure était autrement plus rude qu'aujourd'hui, que des cinéphiles australiens (Geoffrey Malone et Leland Whitney) eurent l'idée de proposer au gouvernement la tenue d'un festival de cinéma international, qui participerait au rayonnement de la Cité-État. Le Singapore International Film Festival (SIFF) était né. Oasis de liberté, ce festival draine tous les amateurs de bobines originales, qu'ils n'auront peut-être plus jamais l'occasion de revoir dans ce pays souvent assez tatillon sur les questions de censure. Certains films, comme “15” de Royston Tan (récompensé par le jury presse au 10e Festival Etoiles & Toiles d'Asie de Lyon ), n'ont pu être montrés en intégralité que dans des festivals de ce type, leur diffusion à Singapour étant encore aujourd'hui interdite. Au-delà de cette fenêtre ouverte, ce festival est aussi une formidable vitrine de la création cinématographique mondiale et une bonne occasion de voir les nouvelles réalisations des cinéastes de l'Asie du Sud-Est, une zone en pleine croissance dans ce domaine.
Avec, du 13 au 29 avril 2006, 300 films proposés, dont plus de 200 longs-métrages, le 19e SIFF se positionne comme le plus important festival d'Asie du Sud-Est (avec celui de Bangkok), voire comme un des tout premiers d'Asie. En raison de cette programmation pléthorique, chaque film n'a droit qu'à une seule séance, ce qui parfois oblige des choix douloureux, les projections se tenant dans quatre lieux différents, souvent en simultané. Impossible donc de tout voir et difficile d'ailleurs de voir beaucoup de films, les salles étant en général bondées.

OUVERTURE / CLOTURE : TENDANCES 2006 ?

Le SIFF propose plusieurs sections thématiques et moments forts. Le choix des films d'ouverture et de clôture est censé indiquer les grandes tendances de cette manifestation ; cette année, le film libanais “KISS ME NOT ON THE EYES/NE M'EMBRASSE PAS SUR LES YEUX” de Jocelyne Saab avait l'honneur de l'ouverture et illustrait la volonté du SIFF de promouvoir le cinéma du Moyen-Orient. Royston Tan, enfant terrible du cinéma singapourien, présentait en clôture “4:30”, son film le plus apaisé et le moins tape-à-l'oeil (quoique...), déjà projeté auparavant au 56e Festival de Berlin et au Festival asiatique de Deauville. Moyen-Orient en mutation et jeune cinéma singapourien créatif : tels étaient donc, pour les organisateurs du SIFF, les deux mouvements de grande ampleur à suivre dans les prochaines années.

« 4:30 » de Royston Tan


ADDICTED TO THE SILVER SCREENS

Onze films étaient en lice pour la sélection officielle des Silver Screen Awards. Onze films asiatiques, où avec trois longs-métrages, les Philippines dominent et montrent différentes facettes intéressantes d'un renouveau cinématographique. “A SHORT FILM ABOUT INDIO NACIONAL” (Raya Martin), film muet en noir et blanc sur l'émergence politique et culturelle des Philippins à l'époque de la domination coloniale espagnole, semble promis à un bon parcours dans les festivals internationaux. “TODO TODO TEROS” de John Torres, montré en première mondiale, a attiré tout ce que Singapour compte de réalisateurs indépendants et de fanatiques du cinéma underground, appâtés par cette histoire loufoque et subversive d'un artiste devenant un terroriste, avec une façon très originale de filmer, par collages et dialogues des protagonistes en insert devant une caméra mouvante.

« TODO TODO TEROS » de John Torres


Outre “Kiss me not on the eyes”, deux autres films du Moyen-Orient étaient en compétition : “MEN AT WORK” de Mani Haghighi (Iran) et “UNDER THE CEILING” de Nidal Al-Dibs (Syrie).
L'Inde, singulièrement peu présente sur l'ensemble de la programmation, n'était mise en valeur que par Sandip Ray (fils de Satyajit Ray) et son film “AFTER THE NIGHT... DAWN”.
Pour la Chine, “TAKING FATHER HOME” (2004), le film du jeune (29 ans) Ying Liang, déjà vu dans de nombreux festivals (Prix Spécial du Jury au Tokyo Filmex de l'an dernier), n'a pas vraiment emballé le jury.
“IT'S ONLY TALK” de Ryuichi Hiroki, tragi-comédie érotique déjantée sur la solitude et les amours à la sauvette, représentait le Japon. On peut être quelque peu dérouté – ou au contraire captivé - par la mise en scène audacieuse et le parti pris de fragmenter les interlocuteurs pour rendre compte de la confusion de l'héroïne. On en reparlera un peu plus loin et dans le bilan, car ce film est le vainqueur de la compétition.
“GIE” de Riri Riza, biographie du très méconnu écrivain-rebelle et activiste politique Soe Hok-Gie, est l'un des films indonésiens les plus dérangeants de ces dernières années, selon le producteur indépendant Juan Foo (producteur de “Perth”), qui s'y connait bien en la matière - “Gie” a été primé au Festival de Rotterdam en 2005 et élu meilleur film indonésien de l'année. Riri Riza est probablement le cinéaste indonésien contemporain le plus populaire et ses précédents films (“Petualangan Sherina” et “Eliana Eliana”) ont été d'énormes succès.
Enfin, côté cinéma local, “LOVE STORY”, présenté en première mondiale, marque le retour à la qualité du cinéaste singapourien Kelvin Tong, co-artisan du film “Eating Air” (1999), qui s'était égaré dans les boursouflures commerciales du film de fantômes à grosses ficelles l'an dernier, avec “The Maid”. Fort du succès commercial de ce précédent film mais attristé par sa perte de crédibilité artistique, Kelvin Tong a pu se permettre le luxe de prendre ses distances avec sa précédente maison de production, la toute-puissante Raintree Mediacorp, afin de réaliser en toute liberté un film à la mise en scène subtile et éclatée (des escapades romantiques s'amalgament dans l'imaginaire d'un écrivain) et à la superbe photographie, mais dont le résultat laisse quelque peu sceptique sur les réelles capacités d'un cinéaste probablement surestimé, cherchant visiblement à se redonner une allure d'auteur avec ce récit peut-être un peu trop poseur et inutilement alambiqué, où heureusement les interprètes féminines sont excellentes (notamment la sensuelle Ericia Lee) - ce dernier élément méritant d'être souligné, dans un cinéma singapourien souvent handicapé par les mauvaises prestations de ses actrices.

« LOVE STORY » de Kelvin Tong


Votre humble serviteur n'ayant pu voir que trois des films en compétition, il serait malséant d'aller plus loin dans les commentaires du palmarès officiel – dont les résultats seront proposés en fin d'article.
Les Silver Screen Awards étaient aussi décernés dans leurs versions courtes locales. Comme l'a prouvé le Premier Prix reçu par l'excellent “G-23” d'Anthony Chen au dernier Festival Cinémas & Cultures d'Asie de Lyon, le court métrage se porte bien à Singapour. Une intéressante sélection était retenue. Mon favori : “AIKH KHOON” de Kelly Ling, tranche de vie picaresque mettant en scène deux chauffeurs de taxi typiquement singapouriens aux prises avec la modernité et les déceptions de la vie. “HELLO” de Gavin Lim est aussi une réussite : dans un Singapour des années 70 déjà marqué par la solitude et la mélancolie, une femme fatale nettoyeuse de téléphones éprouve sa théorie des quatre points dans l'amour (1 : Désir ; 2 : Attraction ; 3 : Attachement ; 4 : Rejet) sur un cobaye, avec une bande sonore digne de “2046” et une fin terrifiante.
Mais nous reviendrons sur les détails du palmarès à la fin de cet article.

L'ASIAN CINEMA SE PORTE BIEN, MERCI POUR LUI

Laissons de côté les pourtant passionnants cycles consacrés aux cinémas australiens, canadiens, scandinaves et germaniques puisque ce n'est pas le domaine d'Asiexpo et concentrons-nous sur la section la plus dense et la plus éclectique du Singapore International Film Festival : le programme intitulé ASIAN CINEMA, qui présentait la bagatelle de 40 films récents, voire tout nouveaux. La vitalité du cinéma asiatique était mise en relief à travers cette sélection pointue et enthousiasmante. Mon emploi du temps surchargé ne m'ayant permis de voir seulement douze de ces films, il m'est difficile d'en esquisser un panorama détaillé, d'autant plus que - hasard ou non mais surtout choix cruels à assumer - j'ai dû sacrifier les films chinois, taiwanais, thaïlandais, cambodgiens et indonésiens, au profit de fleurons des cinémas coréens, japonais, singapouriens, malaisiens et philippins.

LA COREE, SANS ARTILLERIE LOURDE

Les succès rencontrés par les films coréens dans les récentes éditions du Festival Cinémas & Cultures d'Asie de Lyon et dans les salles françaises confirment la place importante du cinéma au Pays du Matin Calme. Si cette intense production coréenne n'est pas exempte de films surestimés et de lourds blockbusters, le Singapore International Film Festival a su manifestement déjouer les pièges, en alignant des films coréens originaux et dénués de grandiloquence. Cependant, il n'y a rien non plus de folichon, nulle découverte ni prise de risques dans cette petite programmation coréenne – comme si la production au Pays du Matin Calme avait pris un tel rythme de croisière qu'elle n'arrivait plus à proposer de films hors du commun comme auparavant, ce qui est partiellement inexact, vu qu'une partie des nouveaux films coréens était montrée en exclusivité dans des festivals ayant lieu en même temps que le SIFF (à Hong-Kong et en Corée). L'absence de la Corée parmi les films en compétition tend à étayer cette impression d'une production en retrait, du moins à l'échelle du SIFF.
“THE PRESIDENT'S LAST BANG”, dernier chef-d'oeuvre de l'excellent Im Sang-soo (probablement le cinéaste le plus doué pour secouer les tabous de la société coréenne, de “Girl's Night Out” à “Une Femme Coréenne”), n'est pas une nouveauté pour les cinéphiles français, puisque, après sa première cannoise, il a été sur les écrans hexagonaux l'été dernier et a enthousiasmé la critique – mais pas trop les habitués du site www.asiexpo.com à en croire son faible score dans le palmarès des films préférés de l'année 2005. Sa diffusion tardive à Singapour constitue une première, les distributeurs locaux hésitant à le diffuser en raison de la polémique qu'il a suscitée en Corée (où la fille du défunt dictateur est une candidate sérieuse à la présidence) et, plus officiellement, par la crainte qu'il ne rapporte pas assez d'argent... Présenté en version intégrale, où l'identification du dictateur comme M. Park est sans équivoque, ce qui n'est pas le cas dans la version censurée coréenne, le film a fait forte impression sur une salle bondée ; de quoi faire fondre les appréhensions des distributeurs.
Passons rapidement sur “VOICE” d'Equan Choe, teenage-ghostmovie contant les déboires d'une adolescente transformée en fantôme et recherchant l'amitié dans le collège qu'elle hante. Disons pour résumer qu'un travail efficace sur le son et les voix (échos, chuchotis et silences bien dosés), ainsi qu'une volonté d'éviter les effets trop appuyés au profit de flous évocateurs et de ressorts psychologiques, sauvent le film de la médiocrité et de l'enfermement dans un registre par trop limité, où il est difficile de faire mieux que des précédents comme “Memento Mori” ou “Deux Soeurs”.
En 2004, “If You Were Me” avait rapporté pas mal d'argent et de récompenses au cinéma coréen, avec une formule assez originale, celle de courts récits, chacun réalisé par un cinéaste différent, sur le thème des droits de l'homme, des préjugés, de la marginalité et de la différence. La formule ayant fait ses preuves, elle a été déclinée cette année en deux autres versions, dont l'une en films d'animation.
“IF YOU WERE ME 2” présente cinq courtes histoires avec la crème des réalisateurs (Park Kyung-hee, Ryoo Seung-wan, Jung Ji-woo, Jang Jin et Kim Dong-won) et certaines stars comme Jang Dong-gun (“The Coast Guard”, “Taegukgi/Frères de sang”, “The Promise”). Les sujets étaient variés, quoique déjà abordés dans d'autres films coréens, comme la situation critique des réfugiés ayant fui le Nord communiste, le peu de considération à l'égard des handicapés, les sans-abris délaissés ou encore la torture. Des récits de qualité inégale, mais intéressants et qui mériteraient une diffusion française.

« BE A HUMAN » un des épisodes de « IF YOU WERE ME : ANIMA VISION »


Plus audacieux formellement et nettement plus drôle, “IF YOU WERE ME : ANIMA VISION” vaut le détour, avec six petits films animés d'excellente qualité. J'ai beaucoup ri avec le public, particulièrement pour “Be a human” de Park Jae-dong, l'histoire attendrissante d'un gorille mal à l'aise dans une école bondée et surréaliste, qui se voit devenir humain avec une certaine appréhension. Surréalisme et causticité étaient également au rendez-vous pour “Bicycle Trip”, portrait d'un vélo à la mémoire d'éléphant et à l'esprit quelque peu tordu. Seul bémol selon moi : un dessin pas toujours très réussi.
Dans une autre section du festival, intitulée World Cinema, on pouvait voir “THE NINE LIVES OF KOREAN CINEMA / LES NEUF VIES DU CINÉMA CORÉEN”, un très intéressant documentaire réalisé par Hubert Niogret, critique au magazine Positif. Centré essentiellement sur les heures sombres du Pays du Matin Calme (reconstruction de l'après-guerre, dictatures, crises et luttes pour la liberté d'expression), ce documentaire donne la parole à de nombreux réalisateurs et artistes et apporte une vision critique et précise du mouvement qui a permis à l'une des cinématographies les plus originales du monde de devenir le point d'attraction qu'elle est aujourd'hui.

JOUISSIF JAPON

Il faut reconnaître du génie aux programmateurs du Singapore International Film Festival qui, dans la section Asian Cinema, ont sélectionné des films japonais d'une qualité exceptionnelle, ayant pour points communs une approche résolument jouissive de la (sur)réalité, une imagination débordante et une beauté formelle saisissante. Autant de signes d'une vitalité créatrice qui semble manquer à la plupart des autres industries cinématographiques mondiales. Assurément, la sélection japonaise a dominé cette année l'ensemble du programme asiatique du SIFF.
Dernier film de Ryuichi Hiroki (auteur de “Vibrator” et “Tokyo Trash Baby”), “IT'S ONLY TALK”, vainqueur de la compétition, annonce la couleur : rose chair (pinku). On remarquera que trois des films japonais proposés cette année au SIFF appartiennent, de près ou de loin, au genre érotique, mais s'en démarquent par des traitements originaux et des thèmes dépassant la simple bagatelle.

« THE GLMOROUS LIFE OF SACHIKO HANAI » de Mitsuru Meike


Le plus délirant de ces films japonais était sans aucun doute “HANAI SACHIKO NO KAREI NA SHÔGAI / THE GLAMOROUS LIFE OF SACHIKO HANAI” de Mitsuru Meike (2004) qui a d'autant plus enthousiasmé le public singapourien qu'il lui offrait des images habituellement interdites dans la prude Cité-État. Ahurissante fable qui ferait passer Takashi Miike pour un gentil académicien, ce film multiplie à l'envi les drôles d'invraisemblances et renouvelle joyeusement le pinku-eiga, au profit d'un récit totalement débridé et génialement idiot.
On suit dès les premières scènes les ébats érotico-parodiques de Sachiko Hanai, jeune call-girl écervelée jouant au professeur particulier dans un imekura (club de jeux de rôles sexuels). Durant tout le film, la donzelle se déshabillera au moindre prétexte et forniquera à tout va, l'humour et le ridicule de certaines situations désamorçant la pesanteur de ces coïts répétitifs. Très vite, le destin de Sachiko bascule, lorsqu'elle prend une balle en pleine tête. La belle survit à ce léger incident et se réveille soudain extrêmement intelligente et clairvoyante, quoique légèrement décalée dans sa perception des sensations – la brûlure d'un piment sur son palais ou la sensation d'un orgasme se manifestant bien plus tard, évidemment au mauvais moment. Sa route croise celle d'un flic abusif, d'un professeur de philosophie grotesque et libidineux, ainsi que celle du tueur sentimental et fétichiste lancé à ses trousses. Sachiko Hanai se retrouve en effet en possession d'un objet convoité : un étrange doigt étoilé, pervers et bavard, copie parfaite de l'auguste index de... George W Bush. Cette découverte sera le prétexte à d'inénarrables séquences, notamment une apparition grand-guignolesque d'un pantin du président américain, débitant des absurdités en japonais. Le reste est du même acabit : baka (stupide), bizarre et hilarant, avec qui plus est de belles audaces techniques comme des plans subjectifs insolites ou des séquences animées. Pour l'anecdote, on pourra noter que, lors de sa précédente diffusion au Festival de Raindance, ce film a fortement impressionné un spectateur nommé Martin Scorcese, qui a paraît-il fait des pieds et des mains pour s'en procurer une copie.

« QUESTION » de Toru Kamei


Dans “QUESTION / MONDAI” de Toru Kamei (2004), tout tourne aussi beaucoup autour du sexe et de la jouissance – ou plutôt de leur absence. La question que veut illustrer Toru Kamei est celle du paradoxe sexe/amour/mariage, notamment au travers de ce mouvement contradictoire qui pousse les couples à faire des sacrifices et à se rendre vulnérables, tout en étant guidés par un féroce besoin égoïste de possession. Les questions, ce sont aussi celles que ne cesse de poser Jun à sa femme Mari, sous forme de quizz – un exercice où elle est incollable, sauf en ce qui concerne le sexe. L'histoire se focalise autour de ce couple qui vit sans relation sexuelle et en est arrivé à un point où seul l'amour qu'ils se portent empêche la rupture. Le couple a passé une sorte de contrat qui leur interdit tout contact, voire même tout regard appuyé. Jun ment allégrement et voit une prostituée. Les racines de l'apparente aversion pour le sexe de Mari sont profondes et nous les découvrirons lentement. La rencontre entre Mari et une prostituée dont Jun est un client agira comme un détonateur, l'aidant peu à peu à se désinhiber.
L'un des points forts de la mise en scène est de souvent confronter dialogue prononcé apparent et réelles pensées intimes des personnages en aparté, ce qui vaut quelques moments superbes de double langage et d'hypocrisie, notamment avec cette prostituée aux bruyants orgasmes (simulés) qui, en son for intérieur, dit : “Je peux pas gémir, je peux pas gémir avec plaisir”... Ramassé et dense (75 minutes seulement), tourné en DV, avec des couleurs parfois un peu baveuses mais aussi des éclairages naturels dignes du “Café Lumière” de Hou Hsiao-Hsien, “QUESTION” se laisse voir avec d'autant plus d'intérêt qu'il n'est pas dénué d'humour.

Programmé en bout de table du gargantuesque SIFF, juste avant le film de clôture, “NORIKO NO SHOKUTAKU / NORIKO'S DINNER TABLE”, le dernier film de Sion Sono (réalisateur du culte “Suicide Club” en 2002), gueuleton empoisonné, se savoure avec prudence et fait souffler un vent nettement plus mélancolique et désespéré sur ce panorama sélectif de la création contemporaine japonaise. Pas de sexe, ni de quête du plaisir ici, ni d'imaginaire galopant : place au désespoir glaçant, où seule la mort est une froide jouissance. Aussi sournois et contemplatif que “Suicide Club” était rentre-dedans et échevelé, “NORIKO'S DINNER TABLE” est loin d'être une suite ou un remake du précédent opus de Sion Sono. Au coeur de ce film dense et dérangeant, on trouve l'image de la famille et de tout ce qu'elle peut représenter d'illusions cruelles et de traumatismes. Le suicide, l'absence d'émotion, la pression sociale, sont des maux de la société japonaise dépeints ici avec un certain détachement et une minutie perverse dans les détails.
Sion Sono emprunte des thématiques chères à l'écrivain Ryu Murakami pour brosser ce portrait désenchanté et vertigineux d'une jeunesse aliénée. Le personnage central est Noriko alias Mitsuko, jeune fugueuse venue se réfugier à Tokyo, où elle devient membre de Kaikyo.com, un étrange club “familial”, dirigé par la troublante Kumiko, dont elle a appris l'existence par des dérives sur l'internet. Ladite Kumiko a été un “bébé de la consigne automatique”, puisque c'est dans une consigne de gare que ses parents l'avaient abandonnée. La consigne “natale” de Kumiko est devenue un point de rendez-vous et un bazar de faux souvenirs recréés, car la vie de Kumiko est un rôle sans fin. Le club de Kumiko est en cheville avec des “familles de location” dont des membres ont disparu, dans lesquelles ses membres s'intègrent, incarnant les disparu(e)s, en un effrayant jeu de rôles pervers – et le plus incroyable, c'est que des situations semblables existent réellement dans le Japon déboussolé d'aujourd'hui !
Le récit se partage entre quatre différents narrateurs. Noriko/Mitsuko raconte avec un détachement confinant à la schizophrénie comment elle s'est rapidement glissée dans la peau d'une autre, gommant obstinément tous liens antérieurs. Yuka/Yoko, petite soeur de Noriko, fugue et intègre à son tour l'étrange club et son témoignage, subtile valse-hésitation entre humour puéril, doutes et fragilité, apporte une autre dimension au récit – c'est assurément elle qui souffre le plus dans le film, sans que cela ne transparaisse vraiment sur son visage juvénile et souriant. Elle a cette phrase admirable, résumant sa démarche sans issue : “Ce qu'on veut, c'est juste éviter de trop souffrir”, quitte à briser le coeur de son père ou à mourir. Tetsuzo, le père, après la fuite de ses filles et le suicide de sa femme, abandonne son travail de journaliste provincial et se lance dans une quête effrénée de vérité et de rédemption (il culpabilise), persuadé que derrière le club de Kumiko se cache une organisation programmant des suicides collectifs, ce qui est partiellement vrai – car c'est l'un des aspects les plus troublants de ce film que de nuancer toute vérité apparente. Touchant dans sa volonté opiniâtre de retrouver l'emprise sur ses filles, il passera par divers stades, jusqu'à finalement accepter une situation qui le dépasse. Enfin, Kumiko, chef d'orchestre aux multiples facettes de cette tragique symphonie, narre par moments le récit, en apportant sa vision subtile, mêlant cynisme, clairvoyance, indifférence, fatalisme et psychose.
Naufragés de l'humanité, ivres de douleur, les membres de ce club tentent vaguement de soigner leurs plaies en recréant d'autres liens affectifs et pourtant fictifs, dont les issues sont invariablement tragiques. Omniprésente, la mort est un aléa de la vie et ne doit pas faire oublier le plus important : continuer à jouer son rôle, même dans l'agonie ou le suicide, car la devise du club est de rester “connecté à soi-même”. Or, qu'est-ce que l'identité, dans cet univers de personnalités illusoires, fragmentées et interchangeables ? Suggérant calmement sans assener brutalement, “NORIKO'S DINNER TABLE” est un vénéneux parcours de traverse au sein d'une société en pleine schizophrénie. Selon moi nettement plus subtil et réussi que “Suicide Club”, ce film fait froid dans le dos et ne propose nulle morale ou simplification hâtive, face à ce constat effrayant de désintégration sociale dont Noriko et ses sectateurs sont à la fois les victimes et les complices désabusés. Au-delà d'un sujet captivant et aux multiples interrogations, “NORIKO'S DINNER TABLE” bénéficie d'une photographie précise et élégante sans sombrer dans l'esthétisme creux, ainsi que d'une remarquable interprétation. Un film bien au-dessus de la masse, à voir de toute urgence.

« NORIKO'S DINNER TABLE » de Sion Sono


Du côté des films expérimentaux, on attendait avec impatience la projection du moyen-métrage “TORI” (2004), premier film de l'acteur-culte Asano Tadanobu, ainsi que de “SORANO” de Nobutaka Yamaoka, annoncé comme le making-of de “TORI”. Non content d'être un très grand acteur, vu dans de nombreux bons films récents japonais (“The Taste Of Tea” par exemple) et aussi asiatiques (“Last Life In The Universe” et “Invisible Waves” de Pen-Ek Ratanaruang), Asano Tadanobu est également un poète respecté, un bon calligraphe, un peintre original, un honorable musicien et désormais un metteur en scène doué. C'est du moins ce que voudrait affirmer cet hommage appuyé orchestré par le SIFF. Or, si les qualités d'acteur du bonhomme le placent indubitablement aux côtés de Toshiro Mifune pour le talent et la présence physique, il faut bien reconnaître que le reste sent fortement le pétard mouillé.
“TORI”, présenté au 55e Festival de Berlin de 2005, pourrait au mieux être qualifié d'OVNI cinématographique. Constitué de cinq chapitres, ce film inégal m'a fortement déçu. La première partie est une sorte de délire vaguement psychédélique “minimaliste” (dessin animé au crayon-feutre cracra) à partir de la figure de l'oiseau (“Tori” en japonais), qui n'invente rien et lasse d'entrée de jeu le spectateur. On enchaîne ensuite avec “Kokoro No Katana / L'âme du sabre” une histoire maniérée de samourai au look gothique, où les interprètes grognent et hurlent dans la neige, sans doute pour faire plus arty et primitif. Si l'esthétique est originale, les prises de vue sont souvent maladroites et grandiloquentes et ne parviennent pas à dissimuler la vacuité du scénario. “ATO” (“Trace” en anglais) la joue plus “djeune”, en filmant des cultures urbaines (tags, graphs, skate, scratch et hip-hop expérimental) avec force effets se voulant renversants. Mouais... Pour la quatrième partie, la musique et les effets vidéo s'effacent pour laisser place à la parole, délirante et logorrhéique, de deux comiques à l'ancienne. Enfin, une performance d'un danseur devant l'océan clôt le film..

Tadanobu Asano « SORANO » de Nobutaka Yamaoka


Plus qu'un making-of, “SORANO” est un documentaire, ponctué d'effets psychédéliques, sur Asano et son équipe. Seul problème : la copie diffusée était malencontreusement en japonais non sous-titré, ce qui fit fuir 90% d'une salle déjà passablement agacée par le décevant “TORI”. Les textes défilent à toute allure, les interviewés multiplient les plaisanteries et escapades philosophiques avec un débit à donner le tournis – aussi, votre humble serviteur, avec son pauvre niveau de japonais, serait bien incapable de prétendre avoir tout compris. L'essentiel reste que ce document ait le mérite de faire la part belle à l'équipe de “TORI”, constituée de musiciens créatifs, d'un dessinateur délirant mais au talent discutable, de techniciens concernés, d'un danseur subtil et d'acteurs contents d'être là. Le tout illustre la conception du cinéma selon Asano, vu comme une synthèse entre des éléments non cinétiques (la musique, le dessin, l'écriture) et la synergie créée au sein d'une équipe de tournage. Fort bien, mais dommage que cette vision débouche sur un moyen-métrage aussi médiocre que “TORI”. Heureusement, l'humour tempère quelque peu l'impression de complaisance et d'autocongratulation qui se dégage de “SORANO”.
Auteur
Etienne Dessaut
Date
22/05/2006
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